9.5.17

Crossing Frontiers. Hermès et Hestia





My soul is in the sky*




Passer un pont, traverser un fleuve, franchir une frontière, c’est quitter l’espace intime et familier où l’on est à sa place pour pénétrer dans un horizon différent, un espace étranger, inconnu, où l’on risque, confronté à ce qui est autre, de se découvrir sans lieu propre, sans identité.

Polarité donc de l’espace humain fait d’un dedans et d’un dehors.
Ce dedans rassurant, clôturé, stable, ce dehors inquiétant, ouvert, mobile, les Grecs anciens les ont exprimés sous la forme d’un couple de divinités unies et opposées : Hestia et Hermès.
Hestia est la déesse du foyer, au cœur de la maison. Elle fait l’espace domestique, qu'elle enracine au plus profond, un dedans, fixe, délimité, immobile, un centre qui confère au groupe familial, en assurant son assise spatiale, permanence dans le temps, singularité à la surface du sol, sécurité face à l’extérieur.

Autant Hestia est sédentaire, refermée sur les humains et les richesses qu’elle abrite, autant Hermès est nomade, vagabond, toujours à courir le monde; il passe sans arrêt d’un lieu à un autre, se riant des frontières, des clôtures, des portes, qu’il franchit par jeu, à sa guise.

Maître des échanges, des contacts, à l’affût des rencontres, il est le dieu des chemins où il guide le voyageur, le dieu aussi des étendues sans routes, des terres en friche où il mène les troupeaux, richesse mobile dont il a la charge, comme Hestia veille sur les trésors calfeutrés au secret des maisons.
Divinités qui s’opposent, certes, mais qui sont aussi indissociables. Une composante d’Hestia appartient à Hermès, une part d’Hermès revient à Hestia. C’est sur l’autel de la déesse, au foyer des demeures privées et des édifices publics, que sont, selon le rite, accueillis, nourris, hébergés les étrangers venus de loin, hôtes et ambassadeurs. Pour qu’il y ait véritablement un dedans, encore faut-il qu’il s’ouvre sur le dehors pour le recevoir en son sein.
Et chaque individu humain doit assumer sa part d’Hestia et sa part d’Hermès.
Pour être soi, il faut se projeter vers ce qui est étranger, se prolonger dans et par lui.
Demeurer enclos dans son identité, c’est se perdre et cesser d’être.
On se connaît, on se construit par le contact, l’échange, le commerce avec l’autre.
Entre les rives du même et de l’autre, l’Homme est un pont. 


Jean-Pierre Vernant, La traversée des frontières , 2004

Shakespeare, A Midsummer Night's Dream 

Image : Corinne Geertsen, Clouded



24.2.17

Chambre aux Oiseaux. Inventing Air

Cummings ist der Dichter 















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e. e. cummings



Marcher dans les rues de Bruxelles, dessiner la cartographie des nuages de Saint Gilles à la Trinité, de la place Brugmann  à la place Flagey. Entendre la voix des premiers oiseaux vibrer dans l'air.
Les tramways noirs ouvrent l'espace. Mes pas accroissent la ville. Come Soul ! Be now !



ptyx 
Bruxelles Flagey
Rue Lesbroussart,39 
1050 Ixelles


 Place de la Trinité
Rue du Tabellion,10
1050 Bruxelles 


Maison de thé traditionnelle
Rue du Bailli, 97 
Bruxelles 1050


 Bruxelles Bailli
rue de Livourne 125
1000 Bruxelles






1-  Moineau, Place de la Trinité
2- Rideaux Avenue Louis Lepoutre
3- Livre de poésie de Ron Suliman dans la vitrine de la librairie ptyx
4- Birds dans la librairie Peinture fraîche 
5- Knees to Chin, se régaler de rouleaux de printemps
 et de artpress



29.1.17

L'eau, l'air et le savon


Mourir de confusion









Il n'est, dans la nature rien de comparable au savon. Point de galet (palet), de pierre aussi glissante, et dont la réaction entre vos doigts, si vous avez réussi à l'y maintenir en l'agaçant avec la dose d'eau convenable, soit une bave aussi volumineuse et nacrée, consiste en tant de grappes de pléthoriques bulles.

Les raisins creux, les raisins parfumés du savon.

Agglomérations.

Il gobe l'air, gobe l'eau tout autour de vos doigts.

Bien qu'il repose d'abord, inerte et amorphe dans une soucoupe, le pouvoir est aux mains du savon de rendre consentantes, complaisantes les nôtres à se servir de l'eau, à abuser de l'eau dans ses moindres détails.
Et nous glissons ainsi des mots aux significations, avec une ivresse lucide, ou plutôt une effervescence, une irisée quoique lucide ébullition à froid, d'où nous sortons d'ailleurs les mains plus pures qu'avant le commencement de cet exercice.


Francis Ponge,  Le savon





Image : Manon von Kouswijk, Soap with a string of pearls,